Nous sommes en Angola, vers les années 2002-2003. Je découvre sur TPA, la télévision publique angolaise, la présence sur le sol angolais de Rochereau Tabu Ley, à travers l’émission Janela Aberta. Je recherche son contact et réussis à l’avoir. Je n’avais auparavant jamais vu ni parlé à cette icône de la musique africaine. Il me fixe un rendez-vous et je vais le rencontrer à son hôtel.
Je devais réaliser une interview avec lui pour le compte d’Antenne A, la première chaîne de télévision privée en RDC. C’est cette chaîne qui m’a vu effectuer mes premiers pas comme journaliste, alors que j’étais encore étudiant en deuxième année de graduat à l’ISTI.
Lors de cette première rencontre, Tabu Ley ne m’accorde pas d’interview. Mais nous parlons de tout et de rien. Nous évoquons notamment la polémique entre JB Mpiana et Werrason. Il me livre son point de vue sur ces deux artistes qui focalisaient l’attention à cette époque. Certains de ses propos et de ses analyses sur ces deux musiciens m’étonnent, car ils ne correspondent absolument pas à ce qu’il dit publiquement ni à l’attitude qu’il affiche sur cette question. Je comprends alors que beaucoup de choses qui se disent sous les projecteurs ne reflètent pas nécessairement la profondeur des pensées de leurs auteurs. C’est particulièrement vrai pour les personnalités publiques, les célébrités et, davantage encore, les hommes politiques.
Par la suite, il me dira : « Monsieur le journaliste, je ne vous accorde pas d’interview aujourd’hui. Revenez après-demain et on verra. »
Mon cameraman, que j’appelais Number One, et moi-même prenons congé de lui.
Le lendemain, Tabu Ley se produit pour son premier concert VIP. Je n’y assiste pas. Le jour de notre deuxième rendez-vous, mon cameraman et moi arrivons à son hôtel vers 15 heures. Il est occupé et nous devons patienter environ deux heures avant qu’il ne nous reçoive.
Lorsqu’il vient à notre rencontre, on aurait difficilement imaginé que nous nous connaissions depuis seulement 48 heures. Tout souriant, il me salue par mon nom :
« Jacques, vous allez bien ? Désolé de vous avoir fait attendre, mais je dois vous demander un service. J’ai une invitation à une réception organisée par une association de métis angolais à 17 heures. Je souhaiterais que vous m’accompagniez. »
Je lui réponds : « Pas de souci. Nous allons faire l’interview et, après, nous nous mettrons à votre disposition. »
« Pas de problème. Accordez-moi quelques minutes, j’arrive », nous dit-il.
Il monte dans sa chambre et prend encore un peu de temps. Lorsqu’il revient vers nous, il me dit :
« Décidément, Jacques, vous allez me faire arrêter en Angola ! Je dois encore m’excuser. C’est urgent, on m’attend déjà à cette réception. C’est très important. Accompagnez-moi, s’il vous plaît. »
Nous sommes tout de même en face de Rochereau et nous avons besoin de cette interview. Nous acceptons donc de nous soumettre à son programme.
Nous nous rendons à la réception, organisée dans un restaurant VIP en plein centre-ville de Luanda. En entrant dans les lieux, je suis surpris de découvrir plusieurs personnalités politiques et militaires, toutes métisses. Un orchestre d’accompagnement interprète des morceaux de Rochereau datant des années 1960 et 1970.
Lorsque cette icône de la musique africaine fait son entrée, toute l’assistance se lève pour l’accueillir sous une pluie d’applaudissements.
Je n’en reviens pas. On l’installe à une table et on m’en indique également une, pendant que mon cameraman réalise les images.
La soirée commence par un bref message d’un membre de l’association :
« Nous saluons parmi nous l’icône de la musique africaine. Tabu Ley, vous connaissez ici quatre, cinq, peut-être dix personnes. Mais cette soirée va nous replonger dans le passé de beaucoup d’entre nous qui avons vécu, étudié et grandi au Zaïre. Même de retour sur la terre de nos ancêtres, malgré tout ce que nous avons laissé au Congo, nous avons emporté avec nous votre musique, votre voix et vos chansons. Tous les dimanches, lorsque nous nous retrouvons autour d’un verre, nous écoutons du Rochereau. Voilà ce qui justifie cette initiative. À tous, levons nos verres pour rendre hommage à ce grand seigneur, Rochereau Tabu Ley ! »
La soirée se poursuit alors au rythme des chansons de Tabu Ley.
C’est vers 23 heures que l’homme qui avait pris la parole reprend le micro pour inviter le Seigneur Tabu Ley à monter sur le podium. L’artiste s’exécute et interprète seulement deux chansons. La joie est visible sur tous les visages.
À la fin de sa prestation, le maître de cérémonie reprend le micro :
« Nous sommes sans mots pour exprimer notre joie. Nous n’étions pas au courant de votre venue. Nous l’avons découverte à la télévision et nous nous sommes dit qu’il fallait faire quelque chose. Vous êtes arrivé et vous avez chanté pour nous. Nous avons préparé pour vous une petite enveloppe. La voici. Elle contient 60 000 dollars », déclare-t-il.
Tabu Ley prend son enveloppe et la soirée s’achève. Nous quittons les lieux.
Il me dit alors :
« Jacques, conservez bien ces images. Prenez place dans l’autre véhicule, le chauffeur vous déposera. On se voit demain. »
Puis il m’appelle discrètement à l’écart pour me dire :
« Demain, je voyage pour la province de Cabinda. J’ai un spectacle dimanche. Je voudrais bien que vous veniez avec moi. Est-ce que vous filmez aussi ? »
Je lui réponds que oui, je filme également.
Il ajoute :
« Nous n’aurons pas assez de place dans l’avion. Voilà pourquoi il faut que vous veniez sans votre cameraman. »
Le lendemain, vers 11 heures, j’arrive à l’hôtel. Quelques instants plus tard, nous prenons le chemin de l’aéroport. À notre arrivée, un jet privé est déjà à la disposition de Rochereau. Son groupe d’accompagnement, constitué de musiciens congolais vivant à Luanda, avait pris le vol tôt le matin.
Après quelques minutes de vol, nous arrivons à Cabinda, l’une des provinces de l’Angola. Tabu Ley est accompagné de deux personnes venues de Kinshasa. Avec moi, nous sommes donc trois autour de lui. Nous rejoignons l’hôtel et prenons nos quartiers.
Vers 17 heures, nous nous retrouvons dans le hall de l’hôtel. Tabu Ley reçoit des visiteurs et échange avec quelques personnes autour d’un verre.
C’est alors qu’une dame d’une trentaine d’années, métisse, accompagnée d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, fait son entrée. Elle se dirige directement vers Tabu Ley, qui semble quelque peu surpris.
En portugais, la dame déclare :
« Je suis la fille de Dalmeida. »
Puis, les larmes aux yeux, elle ajoute :
« Je suis votre fille. »
Elle sort de son sac à main plusieurs photographies de Tabu Ley et de sa mère. Le jeune homme qui l’accompagne traduit mot à mot ses propos.
À Cabinda, tout le monde l’appelle Tabu. Et si la couleur de peau de cette dame ne pouvait laisser supposer un lien de parenté, la forme de son nez semblait également conforter ce qu’elle avançait.
Tabu Ley se lève, prend la dame par les bras et lui souffle quelques mots avant de lui demander :
« Dalmeida est vivante ? »
« Non, elle est décédée il y a quatre ans, à la suite d’un accident », répond le jeune homme à ses côtés.
La dame poursuit alors ses explications pendant plusieurs minutes. Le jeune homme traduit :
« Elle dit qu’elle n’est pas venue vous demander de l’argent. Elle n’en a pas besoin, car elle ne manque de rien. Elle n’est pas non plus venue partager votre célébrité, car elle n’en a pas besoin. Tout ce qu’elle souhaite, c’est savoir si votre conscience reconnaît que vous avez fréquenté une certaine Angolaise du nom de Dalmeida et si les éléments qu’elle vous présente suffisent à convaincre votre cœur que vous êtes son père biologique.
Elle ne vous demande pas deux choses, mais une seule : toute cette ville la reconnaît comme la fille de Tabu Ley. Au moment où je vous parle, la soirée Miss Cabinda se tient. Elle y est invitée et souhaite que vous l’accompagniez. »
Après avoir écouté la traduction, Tabu Ley répond :
« Oui, tu es ma fille. Oui, je connais Dalmeida. Mais, ma fille, je ne saurais pas t’accompagner à une soirée à laquelle je ne suis pas convié. J’ai un spectacle demain. Je souhaite plutôt que tu viennes à ce spectacle. »
« Não quero, não. Tem que vir comigo hoje ! » (« Non, je ne veux pas. Tu dois venir avec moi aujourd’hui ! »), insiste la jeune femme.
S’ensuivent alors de longues heures de discussion. La dame, qui ne parle ni lingala ni français, comprend parfaitement les échanges, mais ne sait pas s’exprimer dans ces deux langues.
Elle finira par convaincre son père. Il est déjà 21 heures passées lorsque Tabu Ley accepte finalement de l’accompagner à cette soirée.
« Je ne suis pas seul. J’ai des gens autour de moi qui doivent également m’accompagner. Comment allons-nous faire ? », demande-t-il.
« Papa, je gère tout cela. Allons-y ! », répond-elle.
Une jeep est mise à la disposition de Tabu Ley par son producteur. Nous descendons pour nous préparer au départ. De son côté, la dame dispose de deux belles jeeps.
Nous embarquons et prenons la direction du lieu de la soirée.
À notre arrivée, la cérémonie touche déjà à sa fin. La salle est pleine à craquer. Impossible d’avancer pour trouver une place. Nous restons donc debout à l’entrée de la salle, Tabu Ley et sa fille marchant main dans la main.
C’est alors qu’on annonce la sortie du gouverneur. Entouré de ses gardes du corps, le gouverneur se dirige vers la sortie. Tabu Ley tente de s’écarter pour éviter d’être bousculé, mais sa fille le retient et lui dit :
« Ne bougez pas ! Le gouverneur doit vous voir. »
Lorsque celui-ci arrive à quelques mètres de Tabu Ley, il s’exclame :
« Rochereau ! Seigneur Ley ! »
Les deux hommes se retrouvent et s’embrassent chaleureusement.
« Comment pouvez-vous être ici, debout ? Je ne peux pas accepter cela ! », lance le gouverneur.
Il fait ensuite une bise à la fille de Tabu Ley avant de s’adresser à l’artiste :
« Elle m’a toujours dit qu’un jour viendrait et qu’elle rencontrerait enfin son père… »
À suivre…
Par Jacques Amboka